N'est-elle pas propice cette période, aurore du IIIe millénaire, pour s'attarder à regarder derrière soi, pour apprécier la distance parcourue, pour mesurer le bilan de l'Institut Départemental des Aveugles, aujourd'hui — Institut le Val Mandé —, mais aussi pour tracer les perspectives de ce que deviendra demain cette vénérable institution ?
Evoquer le passé, fut-il notre avenir, dot paraître bien immodeste, ou pour le moins présomptueux; en revanche, penser le possible comme n'étant pas tout à fait invraissemblable revient à identifier un besoin; fixer un objectif, se donner uen finalité et lancer un défi à l'ensemble de l'institution.
Le nécessaire passage qui rompt avec le temps historique, autant qu'avec l'espace construit environnant, abolit le temps linéaire, et ouvre la voie au temps symbolique : il s'agit d'un autre temps.
S'agit-il de réactivation ou tout simplement de régénération, étapes ou épreuves qui nous libèrent de nos liens antérieurs pour nous permettre de participer à la connaissance de ce qui est "hors du temps" ? S'il en est ainsi, une nouvelle étape succède à l'étape antérieure elle-même renaissant avec de nouvelles forces vitales intactes dans un intense désir de perfection. Cette opération a lieu parfois indéfiniment et elle ouvre à chaque fois de nouvelles potentialités.
C'est pourtant toujours la même oeuvre que l'on continue et que l'on recommence à construire en contribuant à orienter la perception et l'action, en facilitant ainsi l'acquisition du sens. Les souffrances sont toujours liées au passage d'un état à un autre, allant de l'homme ancien à l'homme nouveau avec ses diverses épreuves et ses satisfactions salutaires.
Mais, accéder à une vie nouvelle, implique d'accepter de mourir, de régresser, et je pense que cette nouvelle naissance s'effectue rituellement pour s'ouvrir sur un ailleurs susceptible de tous les espoirs.
"A la lumière des temps" est un ouvrage qui relate l'histoire et la vie de l'Institut le Val Mandé, il prend appui sur la lumière et l'obscurité, sur l'aube et la pénombre, il mesure le temps nécessaire pour l'accomplissement et la transformation d'une oeuvre en s'engageant vers la clarté.
La personne aveugle, comme la personne voyante, s'engage dans un chemin qui semble pouvoir mener au-delà du commencement, c'est-à-dire au-delà de toute forme : la lumière est mise en relation avec l'obscurité. De même qu'en la vie humaine une époque sombre est suivie d'une époque lumineuse, j'ai voulu que ce livre soit surtout un regard sur l'évolution de l'identité et de la représentation sociale de la personne handicapée de la fin du XIXe siècle à nos jours.
Le présent travail n'est pas exhaustif, il reste incomplet, ne recense pas toutes les histoires et péripéties d'un institut, ne cite pas tous les auteurs et acteurs ayant traité ou abordé ce sujet et n'entend en aucune façon donner l'ensemble des clés de son évolution. Il ne saurait être considéré somme un livre de référence de notre microcosme. Cet essai est donc simplement l'exemple d'une réflexion cohérente, fidèle, documentée, se situant surtout sur un plan bien déterminée pouvant mener à une meilleure connaissance d'un Etablissement spécialisé. Il y a d'abord une longue période d'incubation au cours de laquelle tout se dessine vaguement, dans l'incertitude, mais où tout devient, avec le temps tellement plus lumineux.
Cet ouvrage, réalisé avec la complicité de Delphine Jaunasse a nécessité un long travail de dépouillement des archives de l'Institut, du Département du Val-de-Marne, de la Mairie de Paris, et les soucis de rigueur et d'exactitude ne nous mettent pas à l'abri d'éventuelles erreurs et imperfections. L'ampleur, ou au contraire l'absence de sources n'ont à aucun moment empêché d'effectuer une recherche en profondeur, mais telle n'est pas la finalité de cet ouvrage. celui-ci se veut avant-tout le messager d'une histoire simple et très riche en mêlant l'anecdote aux événements majeurs.
En parcourant ce livre, vous aurez le loisir de découvrir et de connaître les gens qui ont traversé ce lieu et vous partagerez avec eux, par-delà le temps, combien leur vie fut riche.
Sans doute, un siècle sépare l'extrémité de nos visions mais le progrès se nourrit de curiosité. et tant mieux si ces pages éveillent en vous le désir d'en connaître davantage, et que dorénavant votre regard se pose différemment sur Jacky, Martial ou Younès.
Je remercie bien vivement Alain Desmarets, présient du Conseil d'Administration de l'Institut depuis le 30 mai 1994, Delphine Jaunasse, titulaire d'une maîtrise en histoire contemporaine pour son travail de recherche, d'analyse et de rédaction ; son concours a été décisif, sans elle, les archives de l'Institut ne vivraient plus et ce livre n'existerait pas, Hélène Debiève, jeune diplômée de l'Ecole Nationale de la Santé Publique, qui avec autant d'amabilité que de patience a bien voulu retravailler cet ouvrage et m'a suggéré maintes corrections, Véronique Bliet, chargée de communication à l'ILVM. dont la tâche souvent ingrate a été accomplie avec panache.
Ce livre s'adresse tout autant aux innombrables personnes qui ont jalonné l'histoire de l'Etablissement en lui donnant la vie, qu'aux habitants de Saint-Mandé, aux voisins, aux professionnels du secteur médico-social, et à toutes les personnes qui se sentent concernées par le handicap visuel, ou par la déficience à quelque degrè que ce soit.
Jean Poitevin |